BIÉLORUSSIE (RÉPUBLIQUE DE)


BIÉLORUSSIE (RÉPUBLIQUE DE)
BIÉLORUSSIE (RÉPUBLIQUE DE)

La Biélorussie, qui se fait appeler république du Belarus depuis la proclamation de son indépendance en août 1991, fut un des États fondateurs de l’Union soviétique. Son espace, sa société et son économie en portent la marque, apparemment indélébile. Mais ce petit État de 207 600 kilomètres carrés situé en Europe orientale n’est pas seulement un héritage soviétique de l’histoire du XXe siècle. Il est situé sur une zone de contact entre l’Europe catholique et l’Europe orthodoxe et il porte en lui le témoignage d’une histoire où le grand-duché de Lituanie et le royaume de Pologne ont leur part. C’est donc d’un long cheminement historique que résulte l’organisation de l’espace actuel, où se lisent deux tendances: d’une part, une tentative d’homogénéisation sociale, économique et culturelle pendant l’époque soviétique, accompagnée d’un processus efficace d’unification territoriale; d’autre part, le maintien d’une grande diversité dans de nombreux domaines tels que la langue, la religion, les paysages ruraux... Diversité d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un milieu naturel dépourvu de contrastes topographiques et d’obstacles notables.

1. Un État ancien, un territoire jeune

Présentation géographique

La Biélorussie est un pays de faible altitude où dominent des collines modelées par les glaciers durant l’ère quaternaire. Elle forme en quelque sorte un trait d’union entre la plaine germano-polonaise et la plaine russe; de plus elle est située sur le chemin le plus court et le plus facile qui relie la mer Baltique à la mer Noire, en suivant la vallée du Dniepr. L’altitude moyenne n’excède pas 159 mètres, avec un point culminant à 345 mètres au mont Dzerjinski, situé dans l’est du pays. Dans ce paysage apparemment monotone, on peut distinguer plusieurs ensembles régionaux. Le Nord et le Sud sont deux régions basses, souvent marécageuses, dont les altitudes varient entre 100 et 150 mètres. Dans le Sud, la région de la Polésie correspond au bassin versant de la rivière Pripiat, qui court à la rencontre du Dniepr, en Ukraine septentrionale. Malgré l’œuvre considérable d’assainissement menée par les Soviétiques, certaines parties de la Polésie restent insalubres et marécageuses. C’est une terre de forêts profondes, réduit traditionnel de résistance à de nombreux envahisseurs. Dans le nord du pays, on trouve le bassin versant de la Dvina, qui coule en direction du nord-ouest vers la mer Baltique. Entre ces deux régions déprimées s’intercale un troisième ensemble, qui va de Brest et de Grodno, à l’ouest, jusqu’à la frontière russe, à l’est, et où les altitudes sont comprises entre 150 et 200 mètres. À l’intérieur, on distingue trois petits ensembles de collines, plus élevés dans les régions de Volkovisk-Novogroudok, de Minsk et d’Orcha-Vitebsk. C’est la ligne de partage des eaux entre les fleuves qui vont se jeter dans la mer Baltique et ceux qui s’écoulent vers le Dniepr et la mer Noire. Ces deux ensembles hydrographiques sont clairement individualisés, malgré l’indécision de l’écoulement superficiel, due à l’abondance des collines et des vallums morainiques laissés ici par les glaciers. La marque des glaciers est d’ailleurs illustrée, tout comme dans la proche Finlande, par la présence de 4 000 lacs.

Autre élément important des paysages de la Biélorussie, la forêt. Elle couvre environ 8 millions d’hectares, soit plus du tiers du territoire et huit fois la superficie de la forêt landaise. Les principaux massifs forestiers se trouvent dans la région de Polotsk, dans le Nord, sur la haute vallée de la Berezina à l’est de Minsk, le long de la vallée du Niémen, à l’ouest, et dans la Polésie. Les forêts sont restées longtemps inhabitées et firent de cette partie de l’Europe orientale une terre que les armées de passage préféraient éviter. Marais et forêts expliquent l’itinéraire choisi initialement par Napoléon pendant la campagne de Russie en 1812: il passa par le nord-est de l’actuelle Pologne et par la Lituanie, afin d’acculer les armées russes aux régions inhospitalières de l’actuelle Biélorussie. Lors de la retraite, pressé par l’hiver et harcelé par les troupes russes, il dut en revanche prendre tout droit vers l’ouest à partir de Moscou et traverser les grands massifs forestiers de la région de Borissov: terres désertes, peu humanisées, où les soldats durent se résigner à manger leurs chevaux, ne pouvant vivre sur le pays. Ces massifs sont constitués principalement de résineux: pins et sapins occupent plus de 60 p. 100 de la surface; le reste est le domaine des feuillus (bouleau, chêne, charme et tremble) et des broussailles basses. La persistance de massifs forestiers aussi vastes est sans doute due à la pauvreté des sols: ce sont en général des podzols, lessivés et par conséquent peu fertiles si on les compare aux sols noirs de la steppe ukrainienne. Ils doivent être sérieusement amendés pour donner des productions agricoles satisfaisantes. L’amendement s’est accompagné, en particulier au XXe siècle, de nombreuses campagnes d’assainissement: en 1980, 2,4 millions d’hectares avaient été asséchés, principalement dans la Polésie, partiellement sinistrée par l’explosion de la centrale nucléaire ukrainienne de Tchernobyl. Environ un cinquième du territoire biélorusssien est contaminé; 3 000 agglomérations de toutes tailles sont affectées par la pollution au césium 137, ainsi que 18 p. 100 des terres agricoles et 20 p. 100 des forêts. Les zones les plus touchées sont, en dehors des environs immédiats de la centrale, les oblasts de Gomel et Moguilev; mais on a détecté en réalité des taches de contamination sur l’ensemble du territoire. Plusieurs dizaines de milliers de Biélorussiens ont été forcés de quitter le sud-est du pays et d’émigrer vers des régions plus saines.

À la pauvreté des sols s’ajoute un climat de type continental, qui fait de la Biélorussie un pays agricole moins favorisé par la nature que l’Ukraine. L’été est tiède et se prolonge parfois par un agréable été indien, mais surtout l’hiver est long et rigoureux, malgré des conditions climatiques un peu plus favorables dans le Sud: les régions de Gomel et de Brest connaissent plus de 160 jours sans gelée, contre seulement 140 dans le Nord. Ces nuances se retrouvent dans la géographie du manteau neigeux: il atteint en moyenne 30 centimètres pendant tout l’hiver dans le Nord, contre moins de 15 dans le Sud, où la température moyenne de janvier est de — 4 0C. Dans la région de Vitebsk, avec une moyenne de — 8 0C en janvier, le manteau neigeux se maintient pendant 4 mois. La proximité de la mer Baltique, à 220 kilomètres au nord, introduit toutefois dans ce climat continental une légère nuance océanique avec un surplus d’humidité sur la moitié septentrionale.

Une histoire très ancienne

L’État biélorussien n’est pas une création du XXe siècle, et son histoire est très ancienne. Les premières principautés apparurent, au sein de l’État kiévien, dès la fin du Xe siècle: notamment autour de Polotsk, dont les souverains furent toujours de facto très indépendants à l’égard des princes de Kiev. Dès cette époque, les villes de Pinsk, de Sloutsk et de Tourov et, dans une moindre mesure, celle de Minsk, étaient des centres importants, bien que loin derrière Kiev et Novgorod. Entre ces deux pôles rivaux, les régions de Polotsk, Pinsk et Tourov parvinrent peu à peu à renforcer leur autonomie et leur originalité culturelle. Cette situation se confirma au XIIIe siècle avec l’arrivée des hordes mongoles qui placèrent sous leur joug une partie de l’ancienne principauté de Kiev et les principautés situées sur le territoire de la Russie actuelle, tandis que l’actuelle Biélorussie était relativement épargnée: les principautés de Pinsk et de Tourov gagnèrent ainsi définitivement une indépendance de droit qu’elle possédaient déjà de fait.

Dès cette époque, les princes régnant à Novogroudok, à Smolensk et à Vitebsk, en perpétuelle rivalité pour le trône de Polotsk, commencèrent à employer des guerriers baltes, principalement lituaniens, qui furent un soutien efficace dans leurs luttes intestines. Ces derniers connaissaient bien le pays pour y avoir mené de nombreuses razzias. Ils parvinrent ainsi peu à peu à occuper des fonctions princières à Smolensk (1264), à Polotsk (1262) et à Vitebsk (1264). Le cas le plus intéressant est celui du prince Mendog (Mindaugas), qui constitua un État à cette époque, à la jonction des zones de peuplement biélorussien et lituanien, autour de la capitale Novogroudok. Il se convertit au catholicisme en 1252 et se proclama roi de la Litva ou Lituanie, appellation qui correspondait initialement à une partie de l’actuelle Biélorussie occidentale. Ses successeurs parvinrent à consolider son œuvre, à un moment où les populations locales, tant baltes que biélorussiennes, ressentaient la nécessité d’un État fort, capable de résister aux assauts mongols. Au XIVe siècle, l’État lituanien englobait la majorité des principautés biélorussiennes, ainsi que les terres du nord-ouest de l’actuelle Ukraine. La capitale était alors Vilna (actuelle Vilnius), ville où se côtoyaient Livoniens et Samogitiens (ancien nom des peuples baltes vivant dans l’actuelle Lituanie), Biélorussiens, Ruthènes (Ukrainiens), Lettons, Allemands et Polonais. À la fin du XIVe siècle, le grand-duché de Lituanie s’étendait sur l’ensemble des terres biélorussiennes et sur une grande partie de l’Ukraine actuelle; les souverains lituaniens avaient alors stoppé la progression teutonique au nord. La langue officielle du grand-duché était le vieux biélorussien, utilisé par l’aristocratie ainsi que dans les actes officiels. Toutefois, afin de contenir à l’est l’expansion de la Moscovie et, au nord, celle des chevaliers Teutoniques, les grands-ducs ressentirent la nécessité de se rapprocher d’États voisins: le grand-duc Jagellon se convertit au catholicisme et épousa, en 1386, la princesse Hedwige, héritière de Pologne. Au sein du nouvel État ainsi constitué, la Pologne et le grand-duché restèrent indépendants, unis seulement par l’existence d’un souverain commun. Toutefois, on constate dès cette époque un net rapprochement culturel et institutionnel entre les deux États. Dans ce vaste ensemble, qui s’étendait de la mer Baltique à la mer Noire, les souverains menèrent une politique de tolérance religieuse. Le grand-duché était une mosaïque culturelle où les aristocraties catholique et orthodoxe jouissaient de statuts égaux et où la liberté de culte était assurée.

Face à la Moscovie, de plus en plus menaçante à l’est, les noblesses polonaise et lituanienne obtinrent l’union des deux États en 1569: c’est l’union de Lublin, qui donna naissance à la République polono-lituanienne, avec un Parlement commun, mais les armées et les finances restèrent distinctes. Au sein de ce nouvel État, l’influence de la culture polonaise et du catholicisme se développa encore, principalement au sein des élites. En revanche, la diversité culturelle s’accentua avec l’arrivée du protestantisme au XVIe siècle et avec le développement de l’imprimerie sous l’impulsion de l’humaniste Francisk Skorina: beaucoup de nobles orthodoxes se convertirent au protestantisme, mais passèrent ensuite au catholicisme au cours du XVIIe siècle lors de la Contre-Réforme, amplifiant encore le processus de polonisation au sein de la République. Les jésuites jouèrent un rôle important dans la diffusion du catholicisme, facilitée en outre par la crise de l’Église orthodoxe, dont certains dignitaires prônaient alors une réforme en profondeur. C’est pourquoi, en 1596, un synode d’évêques orthodoxes réunis à Brest-Litovsk proclama la création de l’Église orthodoxe de Lituanie et de Pologne, placée sous l’autorité spirituelle de Rome: ce fut l’acte de naissance de l’Église uniate, qui était également une réponse politique des rois de Pologne à la création du patriarcat de Moscou sous l’impulsion des souverains moscoviens. Ces derniers souhaitaient faire de leur capitale la troisième Rome, en raison de la chute de Constantinople en 1453. L’uniatisme gagna difficilement les régions orientales de l’actuelle Biélorussie ainsi que l’Ukraine, qui ne reconnurent pas l’autorité du pape; de même la paysannerie, qui était de plus en plus marginalisée par l’extension du servage, resta majoritairement orthodoxe jusqu’au XVIIIe siècle. L’apparition d’un antagonisme socio-économique et religieux grandissant entre l’élite nobiliaire et le reste de la population contribua à faire entrer l’État polono-lituanien dans une phase de lent déclin politique dès le XVIIe siècle.

Ce déclin fut illustré par les incursions de plus en plus nombreuses d’armées étrangères, en particulier celles de la Moscovie. Celle-ci s’empara de Smolensk et de l’Ukraine orientale en 1667; déjà une armée avait atteint Minsk en 1654. Le déclin s’acheva à la fin du XVIIIe siècle par ce que l’historiographie appelle improprement les trois partages de la Pologne, en réalité de la République polono-lituanienne: 1772, 1793 et 1795. Les terres biélorussiennes furent définitivement intégrées dans l’empire des tsars et firent l’objet d’une intense russification, en particulier sous les règnes de Catherine II, de Nicolas Ier et de Nicolas II: en 1839, les uniates qui, entre-temps, étaient devenus majoritaires, furent contraints de se convertir à l’orthodoxie et la structure hiérarchique de l’Église uniate fut officiellement dissoute. La russification fut en partie responsable des révoltes polonaises de 1830 et de 1863, qui touchèrent une partie de la Biélorussie. Ces révoltes contribuèrent en outre à hâter la mise en œuvre de l’abolition du servage (1861), par mesure de rétorsion impériale à l’encontre de l’aristocratie terrienne polonisée de l’ancienne République. Cependant la russification n’empêcha pas l’émergence de partis politiques contestataires et d’un mouvement national, doué d’une première conscience identitaire, au début du XXe siècle. C’est à Minsk qu’eut lieu le Ier congrès du Parti ouvrier social-démocrate, en 1898, d’où sont issus les mencheviks et les bolcheviks. Peu après, en 1902, sous l’impulsion du Parti socialiste polonais, naquit la Hromada (ou Gromada) révolutionnaire biélorussienne, qui revendiquait la création d’une diète autonome biélorussienne à Vilna. Parallèlement, le développement du système scolaire et l’apparition de maisons d’édition contribuèrent à diffuser et à renforcer le sentiment national dans les premières années du XXe siècle.

La guerre accéléra la désagrégation de l’Empire et accrut l’audience des mouvements politiques et nationalistes, parfois avec l’aide des occupants allemands: en mars 1917, fut créé à Minsk un Comité national biélorussien; le 25 mars 1918, un congrès pan-biélorussien proclama la république populaire de Biélorussie. Mais, après la capitulation allemande, les bolcheviks reprirent le pays en main et parvinrent à faire proclamer, le 1er janvier 1919 à Smolensk, la république socialiste soviétique de Biélorussie et, lorsque les troupes allemandes évacuèrent la Biélorussie, l’Armée rouge s’avança immédiatement jusqu’à Minsk et Vilna, faisant proclamer à son tour la république soviétique de Lituanie-Biélorussie, le 27 février 1919: ce nouvel État ne comprenait pas les régions de Smolensk, de Vitebsk et de Moguilev, conservés par la Russie. Cet événement provoqua une riposte armée de la Pologne, qui souhaitait quant à elle annexer les régions occidentales de la Biélorussie et qui craignait la proximité des Soviétiques: Vilna et ses environs furent envahis le 22 avril 1919, sur ordre de Josef Pilsudski. L’intervention polonaise marque le début de la guerre polono-soviétique, qui s’acheva au mois de mars 1921 par la signature du traité de Riga. Ce dernier institutionnalisa le partage de la Biélorussie en trois parties: l’Ouest allait à la Pologne, soit 80 000 kilomètres carrés; au centre, la république socialiste soviétique de Biélorussie, proclamée avec son statut juridique définitif le 1er août 1920, était composée des six districts de la région de Minsk; l’Est était annexé par la fédération de Russie. La Biélorussie n’obtint ses frontières actuelles qu’entre 1941 et 1945: avec le pacte germano-soviétique et, plus tard, avec l’avancée de l’Armée rouge face aux troupes du IIIe Reich, le pays fut unifié et acquit sa configuration actuelle. Mais, entre-temps, la partie orientale du pays, qui appartenait à l’U.R.S.S. depuis sa création, avait été intensément soviétisée, ce qui explique une partie des contrastes géographiques actuels du pays. En octobre 1945, la Biélorussie est devenue membre de l’O.N.U. au même titre que l’Ukraine. On peut dire en conclusion que l’histoire de la Biélorussie fut marquée par une constante, le fait d’être prise entre deux pôles: d’abord Kiev et Novgorod; puis Moscou d’un côté et Varsovie de l’autre, ainsi que dans une moindre mesure Vilna. Le XXe siècle vit la victoire du pôle moscovite et de l’U.R.S.S., mais l’influence de la Pologne resta toujours vivace.

Depuis la dissolution de l’U.R.S.S. et la création de la C.E.I. en 1991, les liens Minsk-Moscou ne se sont jamais distendus: ils ont même été rendus plus étroits par l’adoption en 1995 de la langue russe comme deuxième langue nationale, ainsi que par la signature d’un accord d’intégration économique, le 28 février 1996, à Moscou. De plus, au mois d’avril de cette même année, fut mis en place un Conseil supérieur composé des présidents et des ministres des deux États ainsi qu’un Comité exécutif, sorte de gouvernement supranational. Malgré la signature, au mois de mai 1997, de l’Acte final d’union, on reste loin cependant d’une réelle intégration, qui coûterait fort cher à la Russie. En outre, le président Loukachenko, dont le pouvoir est ressenti comme dictatorial par une part croissante de la population, est de plus en plus contesté par l’opposition, dont certains membres, parmi lesquels Zenon Pozniak, ont été menacés et contraints à l’exil. L’avenir politique et économique du pays reste très incertain. Enfin, le système économique soviétique a été maintenu: de ce point de vue, la Biélorussie est un des États les plus conservateurs de l’ancienne Europe communiste. Ici les réformes n’ont pas été faites.

2. Une mosaïque géographique derrière une unité apparente

Une organisation de l’espace héritée de la période soviétique

L’espace biélorussien est organisé autour de grands axes qui concentrent la majorité des habitants et des activités économiques. Le plus important de ces axes traverse le pays du nord-est au sud-ouest: c’est la grande route qui relie Moscou à Varsovie. En Biélorussie, elle passe par Orcha, Borissov, Minsk, Baranovitchi et Brest. C’est une voie stratégique dont l’importance fut perçue très tôt par les Soviétiques. C’est en effet entre Moscou et Minsk qu’ils construisirent la première autoroute de l’U.R.S.S., pour laquelle furent utilisés des techniques et des matériels employés habituellement pour les chemins de fer. Après la Seconde Guerre mondiale, l’autoroute fut prolongée jusqu’à Brest. Elle fut peu à peu doublée par la première voie ferrée électrifiée du pays. Le deuxième grand axe relie Saint-Pétersbourg à la mer Noire: il passe par les villes de Vitebsk, Orcha, Moguiliov et Mozyr; dans son orbite, on trouve également les villes de Polotsk, Novopolotsk et Gomel. Dans sa partie méridionale, il est doublé par le Dniepr, grand couloir de navigation qui relie le pays à l’Ukraine et à la mer Noire. Le troisième grand axe traverse le sud du pays d’est en ouest à travers la région de la Polésie, entre Gomel, Mozyr et Brest en passant par Pinsk. Ces trois grands axes structurants de l’espace biélorussien rassemblent autour d’eux presque 6 millions d’habitants, soit les trois cinquièmes de la population totale, ainsi que la grande majorité des centres industriels importants, car les industries dépendent totalement des approvisionnements en matières premières venues par voie ferrée de la Russie et de l’Ukraine. En effet, en dehors des mines de potasse de la région de Soligorsk et de la tourbe, que l’on trouve partout, le pays est dépourvu de matières premières. La principale ville industrielle est Minsk qui comptait 1,8 million d’habitants en 1995; les 350 000 emplois industriels y sont répartis entre 150 entreprises spécialisées pour la plupart dans les secteurs de la construction mécanique et des biens de consommation. Le fleuron de la capitale est son usine de tracteurs, première de la C.E.I. pour l’importance de sa production. Viennent ensuite Gomel (510 000 habitants), Moguilev (370 000), Vitebsk (370 000), Grodno (300 000) et Brest (290 000). Les autres villes sont des centres industriels secondaires dont deux pôles spécialisés dans la chimie: Soligorsk au sud de Minsk, et Novopolotsk à l’ouest de Vitebsk (plus de 100 000 habitants chacun).

La marque soviétique est évidente également dans la trame urbaine: le territoire a été quadrillé très régulièrement par les villes. Le point fort de cette trame urbaine est Minsk, capitale depuis 1945 de l’État biélorussien unifié. Elle rassemble actuellement environ 20 p. 100 de la population du pays. Les décisions du pouvoir central sont relayées par cinq capitales d’oblast: Grodno et Brest à l’ouest; Vitebsk, Moguilev et Gomel à l’est. Le tout forme un ensemble symétrique, qui juxtapose une capitale située presque au centre de gravité du pays et une auréole de grandes villes situées à la périphérie. Ce schéma se répète ensuite à l’échelon régional dans chacun des oblasts, avec une capitale locale entourée de villes moyennes, elles-mêmes entourées de villes plus petites... Ce mode d’organisation, issu de la gestion soviétique de l’espace, se reproduit à tous les échelons, jusqu’aux zones rurales.

Les villes et l’urbanisation rapide de la population depuis l’entre-deux-guerres furent les facteurs les plus efficaces de la soviétisation. Un effort particulier fut fait sur la définition des paysages urbains: de ce point de vue, Minsk est le symbole éclatant de la période soviétique, et c’est sans doute une des villes staliniennes les plus achevées de l’ancienne Union. Elle fut entièrement reconstruite après la Seconde Guerre mondiale, qui raya presque totalement le pays de la carte tant les massacres humains et les destructions causées par les armées du Reich et par l’Armée rouge furent grands. La capitale est organisée autour d’un axe symbolique qui la traverse selon une direction nord-est - sud-ouest: il s’agit de la perspective Skorina, ancienne perspective Lénine, située sur l’Orcha-Brest. Sur cette immense avenue, on a concentré tous les grands bâtiments publics, l’université et tous les grands monuments. Et surtout on y a édifié des représentations symboliques magnifiant l’histoire de la Biélorussie soviétique au détriment des témoignages de l’histoire présoviétique, qui sont soit détruits soit occultés. Les autres villes du pays reproduisent tant bien que mal le même paysage urbain, mais à une échelle plus réduite.

Un conservatoire du modèle économique soviétique

Du point de vue économique, la Biélorussie est une curiosité par rapport à nombre de ses voisins d’Europe centrale et orientale: l’État ne s’est pas ou presque pas engagé sur la voie des réformes économiques et la Russie reste, comme au temps de l’Union soviétique, le premier fournisseur et le premier client du pays. L’écrasante majorité des activités économiques sont toujours entre les mains de l’État. Les dénationalisations, commencées en 1991, se sont poursuivies à un rythme très lent. La dernière campagne de privatisation a été lancée en 1994, mais seules 145 des 375 entreprises concernées furent effectivement privatisées et, de 1993 à 1995, seulement 5 à 6 p. 100 du capital industriel destiné à la privatisation passa dans le secteur privé.

En ce qui concerne l’agriculture, le processus de privatisation est également au point mort. En 1995, on ne comptait que 2 700 fermes privées, possédant en moyenne 29 à 30 hectares, dont 12 à 13 hectares de terre arable. Malgré la signature du décret d’application d’un nouveau programme de privatisation en janvier 1996, il est probable que l’État restera longtemps le plus grand propriétaire de terres agricoles: les kolkhoziens et les sovkhoziens sont en effet affectés à des fonctions très spécialisées et n’ont ni l’expérience ni les connaissances nécessaires à la gestion individuelle d’une exploitation; beaucoup restent attachés à un système qu’ils ont toujours connu; enfin, le sens de la propriété, le lien intime qui s’établit entre une personne et un bien foncier, n’existe pas encore vraiment. Quant aux commerces, aux banques et aux services, ils restent en grande majorité la propriété de l’État. Mais malgré la persistance apparente d’une uniformité soviétique, la Biélorussie présente bien des diversités, en particulier dans les domaines de la religion et de la langue. L’uniformisation culturelle du pays, théorisée par Staline et mise en œuvre dès les années 1930 en continuité avec la russification du XIXe siècle, fut un échec relatif.

Une mosaïque culturelle

La Biélorussie est située à l’une des grandes charnières culturelles de l’Europe: la zone de contact entre les régions orthodoxes et les régions catholiques. Celle-ci court des rives de la Méditerranée à celles de la mer Baltique en passant par l’ex-Yougoslavie, l’Ukraine occidentale, la Biélorussie, la Pologne et la Lituanie. Le territoire biélorussien est donc partagé en deux grands versants religieux: une majorité ou une forte minorité de catholiques dans l’ouest et le nord-ouest du pays; ailleurs, une nette majorité orthodoxe. En outre, la confession protestante est aujourd’hui très florissante. La population juive, décimée pendant la dernière guerre, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était. Le nombre des croyants de chaque confession est difficile à connaître. Pour les catholiques, les estimations oscillent entre 700 000 et 2 millions; ils sont le prolongement vers l’est des terres catholiques de Pologne et de Lituanie. Force est de reconnaître que les tentatives successives de la Pologne et de la Russie pour faire reculer respectivement l’orthodoxie et le catholicisme, ont échoué, de même qu’a échoué la propagande athée de la période soviétique. La géographie religieuse est restée étonnamment stable, depuis la suppression officielle de l’Église uniate en 1874, avec une zone de contact qui va grossièrement de Polotsk à Brest en passant par Ochmiani, Lida et Novogroudok. Avec le renouveau religieux actuel, cette dualité spatiale tend à se confirmer. C’est que les régions catholiques ont été traditionnellement un foyer de résistance plus ou moins passive contre tout ce qui venait de Russie, notamment en raison de l’intense polonisation dont elles ont fait l’objet pendant l’entre-deux-guerres: la presque totalité des prêtres catholiques qui officient en Biélorussie sont polonais et prononcent leur sermon en polonais; beaucoup d’églises sont réparées ou entretenues grâce à des capitaux polonais, de même que certains musées; le quadrillage spatial des paroisses catholiques a permis à l’influence polonaise de se maintenir en Biélorussie occidentale depuis le XIXe siècle; il semble enfin que les persécutions soviétiques antireligieuses se soient atténuées après 1945, gelant ainsi la géographie des deux confessions.

Un antagonisme géopolitique ancien qui oppose la Russie et la Pologne a légué un espace nettement tranché sur le plan religieux. Mais il a légué aussi des identités nationales biélorussienne, russe et polonaise qui se sont peu à peu définies les unes par opposition aux autres: dans la zone de contact, nombreux sont les catholiques qui se considèrent comme polonais, bien que nés en Biélorussie et ne parlant pas le polonais. Parallèlement, de nombreux orthodoxes estiment que les religions de Biélorussie sont les suivantes par ordre d’importance: les Biélorusses (sic), les catholiques et les diverses sectes protestantes. Il existe donc une double confusion: entre nationalité biélorussienne et orthodoxie, et entre nationalité polonaise et catholicisme. Cette double confusion est moins nette voire inexistante dans les grandes villes et surtout à Minsk car les campagnes ont été moins profondément soviétisées et ont conservé quelques réflexes psychologiques anciens.

La moindre soviétisation des campagnes apparaît très clairement dans l’usage de la langue. Les Biélorussiens ne parlent pas tous la même langue. Malgré des tentatives, dès la fin du XIXe siècle, pour définir une langue nationale, nombreux sont les habitants qui utilisent encore couramment leur dialecte local. La langue nationale définie par B. Taraskievitch, auteur d’une grammaire biélorussienne publiée en 1918, fut d’ailleurs rejetée dans les années 1920. Staline demanda à des linguistes de «fabriquer» une langue nationale plus conforme à ses attentes: un alphabet, une grammaire et un vocabulaire plus proches du russe. Cette langue simplifiée, dont le décret d’application fut signé en 1933, est utilisée dans l’enseignement, mais ne sert guère pour la conversation. C’est en 1959 que fut publiée la première orthographe officielle. Dans les villes la langue principale est le russe, y compris dans les familles biélorussiennes de souche. En revanche, dans les campagnes et dans les petites villes, on comprend le russe mais on utilise soit, ce qui est rare, le dialecte local plus ou moins influencé par le russe, l’ukrainien ou le polonais suivant la région; soit un mélange de russe et de dialecte local, qu’on appelle la trassianka : cette langue est le véhicule dominant des conversations rurales et est utilisée aussi par une part notable de la population citadine. La géographie des langues est donc très complexe: un paysan de la région de Brest comprendra avec difficulté un autre paysan de la région de Gomel si tous deux se parlent en dialecte; et, la langue nationale étant peu utilisée, ils se parleront en russe.

La simplicité de l’espace biélorussien n’est qu’apparente. Si les grands traits de son organisation sont un héritage de l’époque soviétique (les paysages, la géographie économique, la géographie du peuplement, le tracé des frontières...), en revanche la géographie culturelle du pays est le fruit de nombreuses influences ou bien fait apparaître des modalités spatiales qui ne se superposent pas du tout aux cartes économiques. Si l’on devait tirer de ces considérations un bilan et présenter la Biélorussie d’aujourd’hui en deux mots, on pourrait dire que l’économie biélorussienne est résolument soviétique et qu’elle le restera encore quelques années; mais qu’«Homo sovieticus» est resté à l’état de projet. L’histoire a légué au pays des particularités qui ne s’effacent pas facilement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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